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Berhanou a dix ans. Il habite Axoum, la mythique cité où furent couronnés tous les empereurs d’Abyssinie. Il est le dernier d’une fratrie de sept enfants et reste souvent en retrait à l’ombre du grand acacia quand tous les enfants vont jouer parce que ce que Berhanou aime par-dessus tout, c’est écouter les histoires de son grand-père Yonas. Yonas a été prêtre de la grande Eglise orthodoxe éthiopienne durant toute sa vie et ce jusqu’à ce que la cécité le contraigne à abandonner son office. Depuis chaque après-midi Yonas entretient son petit-fils Berhanou de tous ces grands mystères qui gouvernent les hommes et qui ne se dévoilent qu’à ceux qui ont, au moins une fois dans leur vie, pris le temps de savourer l’ombre énigmatique du grand acacia.

« Mais pourquoi me regarde-tu ainsi ? » demande le vieux Yonas, en plissant ses yeux mangés par la cataracte d’un air amusé. «Comment, sais-tu que je te regarde ? » s’exclame Berhanou d’une voix interloquée. « N’es-tu donc pas complètement aveugle grand-père ? »

«Ah Ha ! » s’exclame le vieux Yonas « Tu penses donc que ceux qui sont doués de la vue voient le monde ? » Apprend mon fils que rien n’est moins vrai. Si nous arrivons à nous mettre d’accord sur le moment où le jour est levé et sur le moment où il n’est plus, sache que la couleur des cieux, la hauteur des cimes enneigées et la profondeur du cours d’eau ne sont jamais les mêmes pour tous les hommes.

Certains hommes voient le monde bleu et les occurrences de rouge ne parviennent pas à leur rétine. D’autres le voient jaune, et ne saisissent pas l’émotion du mauve laiteux qui tache le ciel en fin d’après-midi. D’autres encore le voient pourpre et jamais leur œil ne s’apaise de la pâle clarté d’un lys qui tremble sous la rosée.
Enfin tous les hommes marchent mais peu ouvrent le regard. Combien sont-ils à voir la complainte muette de la fleur de soufre qui éclot dans le regard du mendiant sur le bord du chemin? Tous les hommes marchent mais peu voient la majesté hiératique du cyan clair qui flotte dans le regard de la femme blessée quand elle relève la tête après un coup du sort.
Tous les hommes marchent mais combien craignent l’améthyste brune qui luit dans le regard de l’envieux? Tous les hommes marchent mais peu saluent le bronze et l’or du héros brisé par la vie et qui pourtant tend la main au nécessiteux.

Apprends donc que le monde est plus complet que ce que l’œil peut appréhender. Et le ciel dans sa miséricorde ne nous a pas pareillement dotés en sens. Certains naissent presque aveugles et avancent leur vie durant à tâtons dans les ténèbres. Et si par extraordinaire, une teinte s’offre à leur yeux, ils l’adoptent aussitôt et l’érigent en vérité universelle. Pour d’autres le monde est un faisceau étroit, où les tonalités jamais ne se parlent ni ne s’éclairent l’une l’autre. La grande majorité, d’entre nous appartient à cette famille de malvoyants. Les malvoyants se parlent et reconnaissant le même nombre de couleurs chez leur voisin, ils se satisfont presque toujours de leur misère plutôt que de se risquer à explorer tout le prisme.

Laisse-moi maintenant t’entretenir des braves, ces âmes élevées que le créateur a dotées du don de discernement. Tu ne les verras jamais fanfaronner auprès des malvoyants. Il faut être aveugle pour avancer une certitude quand la multitude des vérités invite au silence. Tu verras donc les meilleures âmes craintives et mal-assurées. Elles hésiteront toujours à prendre la parole quand la terre retentira du vacarme des aveugles et des malvoyants. Voilà pourquoi le monde est si mal en point, car toujours les aveugles et les malvoyants foulent au pied ce qu’ils ne peuvent voir.

Sois assuré que les hommes suivront à chaque fois le plus malvoyant d’entre eux car celui-là trouvera le courage dans son ignorance de tout risquer. Ils le suivront car il indiquera un chemin, qu’importe que sur ce chemin se brise l’albâtre d’une vérité silencieuse. Toujours les hommes avanceront en rangs serrés derrière le plus aveugle d’entre eux pendant qu’il éclairera leur chemin d’une chétive loupiotte.
Tu vas maintenant me demander comment cela se fait que les hommes se complaisent dans l’obscurité, quand leur nature animale les pousse à rechercher le soleil. Je te répondrai que le soleil produit une impression douloureuse à celui qui se risque à le contempler. Le chaud rayonnement du soleil consume la cornée fragile des couards. Les faibles s’aviseront toujours de détourner leurs mirettes du feu du zénith, et préfèreront les fraiches moiteurs des profondeurs. Car pourquoi risquer de lever le regard, quand il suffit de mettre son pas dans celui d’un autre?
Ainsi toujours les hommes marchent à l’aveuglette, se heurtent, tombent et pour ceux qui sont tombés assez bas, ramassent une vérité dans le fossé.

Car voilà, il existe une manière de redistribuer le spectre des nuances. Dieu offre aux malvoyants, une chance unique d’ôter la pellicule grise qui obscurcit leur jugement. Cette chance unique s’appelle le feu. C’est la combustion de l’âme humaine, son errance et ses tourments qui libèrent les couleurs les plus belles.
Mais alors me diras-tu pourquoi risquer le mal d’un jour trop clair, quand la douce obscurité du soir invite l’âme au repos. Mais parce que le repos jamais ne dure. Celui qui ne prend pas la peine d’ôter ses œillères, tôt ou tard prend le risque de tomber dans le ravin qui borde le chemin étroit de la vie. Les âmes fortes colorent le monde de leurs espérances et ainsi affrontent sereinement l’adversité. Alors que celui qui est peu doté, peu résistera au tranchant clair de la lame du destin quand elle apporte à chacun son lot d’infortunes ».

Et à peine le vieux Yonas a-t-il fini son discours qu’un arc-en-ciel pointe là-bas de l’autre côté de la colline qui s’élève derrière les champs. Et dans cette arcade majestueusement diaprée qui soutient le limpide ciel d’Ethiopie, Berhanou dénombre pour la première fois une multitude de couleurs qui jamais encore ne s’étaient offertes à son jeune regard.

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1 commentaire à “Yonas et Berhanou”


  1. 0 RemyF 21 juil 2011 à 20:14

    Salut, je viens de reprendre votre article sur mon blog! Merci.

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