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UNE BREVE ANATOMIE DE L’ÂME

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« Anatomie de l’âme » l’oxymore est pour le moins troublant ! L’association de ces deux termes peut paraître tout à fait insolite à un esprit rationnel, le premier renvoyant à un domaine de la médecine s’attachant à décrire la structure interne du corps humain et le second à une entité impalpable et invisible dont l’existence ne peut être prouvée et qui cause tant d’embarras aux scientifiques que beaucoup se contentent d’en nier l’existence purement et simplement. L’association de ces deux termes n’est donc pas le fruit du hasard mais situe le nœud du problème. Est-il possible d’entreprendre la description de la structure et de la topographie de l’âme humaine ? S’il est aujourd’hui plus aisé de nier l’existence de l’âme que d’entreprendre sa description certains sages du moyen-âge nous livrèrent quant à eux des écrits d’une pertinence et d’une richesse incomparable sur la question.

C’est le cas notamment du grand théosophe oriental Shihâboddin Yahya Sohravardî, connu sous le nom de Shaikh Al-Ishraq (le Maître de la philosophie illuminative). Métaphysicien d’exception, il s’appliqua tout au long de sa brève vie à revivifier la philosophie des lumières des sages de l’ancienne Perse, transmettant et complétant les savoirs de prédécesseurs illustres tels que Platon et Avicenne. Dans son récit l’Archange empourpré* il aborde ce sujet complexe et nous livre une réflexion puissante alliant connaissance philosophique rigoureuse et perception mystique.

Sohravardî opère un raisonnement déductif basée sur une argumentation rigoureuse. Il s’attache tout d’abord à démontrer que l’âme est incorporelle et séparée de la matière. En effet si un être humain ne peut avoir conscience de la totalité de son corps, de chacun de ses membres et de chacun de ses organes, c’est donc qu’il n’est pas son corps. De plus l’être humain subit de manière constante un phénomène de dissolution et d’élimination sans pour autant en avoir conscience.
Ensuite Sohravardî démontre que l’âme est un substrat non mesurable par l’intellect humain, puisque celui-ci n’est capable de discerner une chose que si elle est actualisée en lui-même sous forme de concept. L’esprit humain intellige tout sous forme de concept, ainsi le concept véhicule lui fait admettre que la moto et l’automobile rentre dans la même catégorie. Le grand et le petit se regroupe alors sous une dénomination commune.**
C’est pourquoi l’âme est affranchie d’une dimension spatiale. On dit alors qu’elle est monadique et impénétrable; on ne peut la diviser par la pensée. De plus, elle gouverne le corps, s’intellige elle-même et intellige les choses.

L’âme est également dotée de facultés externes et de facultés internes. Ses facultés externes se composent des cinq sens connus: le toucher, le goût, l’odorat, l’ouïe et la vue.
Mais selon Sohravardî, ces facultés externes sont complétées par les facultés internes suivantes à laquelle sont associés les quatre éléments primordiaux:

-Le sensorium, est associé à l’élément eau car il est le bassin ou sont regroupées toutes les données récoltées par les cinq sens externes. Par ailleurs c’est dans le sensorium que l’on contemple toutes les formes récoltées pendant la veille lorsque l’on est en état de sommeil.
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-L’imagination représentative conserve les trésors du sensorium. Elle fixe l’ensemble des informations récoltées à l’instar de l’élément feu pour mieux les ériger ensuite en représentations ordonnées de la réalité.
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-La faculté estimative peut être définie comme la raison pure. Lui sont inaccessibles les réalités non perceptibles par les sens. Elle se contente d’élaborer des syllogismes à partir de ce que perçoivent les sens externes. Elle est la faculté la plus développée chez les êtres chez qui domine une rationalité excessive. Et à l’instar de la glace, elle est figée dans une réalité fragmentaire uniquement déterminée par les éléments fournis par l’extérieur.
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-La faculté cogitative ou méditative a quant à elle une double nature. Avec la fluidité qui caractérise l’élément eau, elle accueille les représentations puis elle les décompose, les transmute et les sublime à l’instar du feu. On l’appelle alors « Imagination représentative ». Elle est une faculté primordiale car elle permet notamment de contempler les réalités du monde intelligible.
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-La faculté mémorielle, est pour finir une fonction où domine l’équilibre imposé par l’élément terre et qui a pour mission de conserver l’ensemble des évènements survenus dans notre vie psychique et émotionnelle. C’est grâce à cette fonction que devient possible le ressouvenir des événements et des situations antérieurs.
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Sohravardî affirme également que chacun des sens internes possèdent dans le cerveau un emplacement qui lui est propre et que si un dommage affecte l’emplacement d’un des sens, les autres continuent néanmoins de fonctionner. Le parallèle s’impose évidemment avec le découpage du cortex cérébral introduit par la neurobiologie contemporaine. La neurobiologie établit une topographie sensitive et sensorielle du cortex cérébral comprenant trois centres concentriques : le centre de réception primaire, le centre de perception consciente et le centre d’interprétation. La carte cyto-architectonique du cortex cérébral, proposée par BRODMANN en 1909 reste la référence en matière de découpage du cortex cérébral. Il est néanmoins utile de noter que la neurobiologie moderne s’oriente exclusivement vers l’étude des correspondances entre les régions du cerveau et les parties du corps humain afin d’établir la manière dont l’information est traitée et cela dans une perspective médicale et thérapeutique. Quand la neurobiologie borne les fonctionnalités du cerveau humain à trois niveaux : Information – Traitement – Action, la métaphysique sohravardienne l’étend à des niveaux autrement supérieurs : Capacité méditative, Exploration des réalités purement intelligibles et Connaissances suprasensibles. C’est donc cette tendance à réduire les phénomènes à leur seule manifestation extérieure, caractéristique de l’ère moderne que s’attachait à démontrer René Guénon dans son essai : « Le règne de la quantité et les signes des temps » qui s’illustre ici avec force. Car ici c’est bien cet éloignement graduel du principe qui explique la dégradation des conceptions que l’homme se fait de lui-même et du monde qui l’amène aujourd’hui à nier les facultés supérieures de son Être.

*SOHRAVARDI « l’Archange empourpré. Quinze traités et récits mystiques ». Traduits du persan par Henri CORBIN. Editions FAYARD.

**Exemple donné par l’auteure de l’article.

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La civilisation aurait-elle chassé la civilité ?

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Confucius présentant le jeune Gautama Bouddha à Lao Tseu.

Civilité ! Un terme de nos jours si peu accolé à celui de progrès car entendons le bien, c’est à celui-ci que l’on se réfère quand on avance le mot civilisation. Le progrès et sa cohorte de vertus quantitatives: croissance, évolution, profit et bénéfice, dont l’exponentialité seule garantit le mérite. Car après tout, ce qui croît ne peut être que bénéfique. Mais quand donc le progrès s’est-il substitué à la civilisation? Quand fut-il admis que l’accès au confort matériel était la plus haute expression du génie humain ? Sans doute à partir du moment où l’on a commencé à déconsidérer ce qui dans l’être humain n’était ni appréhendable par les sens, ni par la raison et dont l’essor de la psychanalyse au siècle dernier n’a constitué que la timide tentative de ne pas réduire complètement l’homme à sa plus simple expression anatomique.

Car à partir de l’instant où l’on a admis qu’il suffisait de créer les conditions matérielles de préservation et d’épanouissement du corps physique pour parler de progrès, les avancées de la médecine et l’essor de la consommation ont jeté les fondements de notre pacte civilisationnel. Et si l’on se base sur ces seuls aspects, on peut certes affirmer que nous sommes une civilisation avancée au regard des civilisations qui nous ont précédées. Et pourtant notre société est-elle réellement civilisée ? A ce stade, il nous faut quand même relever un aspect fondateur de notre société qui paraît pour le moins antinomique si ce n’est inconciliable avec la notion de civilisation : l’individualisme effréné. Comment peut-on établir comme moteur d’une civilisation, l’individualisme, puisque par définition la civilisation est l’ensemble des interactions entre individus qui génère des conventions, des mœurs et des us, tendant par leur raffinement et leur complexité à l’instauration d’un idéal ? Ne vivons-nous donc pas en contradiction totale avec l’idée même de civilisation en basant notre société sur l’individualisme ?

Parlons maintenant de barbarie puisque c’est celle-ci que l’on oppose à la civilisation. La barbarie ne devient-elle pas le lot d’une civilisation qui tend dans son entier à la seule préservation des libertés individuelles et des intérêts particuliers qu’elle place au-dessus de toute concorde universelle ? Car enfin quel est l’aboutissement de tout cela ? La compétition de tous contre tous ! Fondement de la barbarie, barbarie que l’on peut espérer soulagée par une quelconque main invisible qui viendrait comme une ombrelle au-dessus du chaos. Cette compétition effrénée entraîne de fait une société de la déloyauté et de la tromperie systémique. Pourquoi donc être loyal puisqu’il ne s’agit que de préserver son intérêt particulier ? Ainsi dans les limites de plus en plus lâches de la légalité, le producteur aura tout loisir de tromper le consommateur, le politique de tromper l’électeur et l’individu de spolier son semblable. Dans la règle du chacun pour soi, il n’existe pas de place pour la civilité qui trouve sa réalisation dans la préservation de l’intérêt de son vis-à-vis, c’est à dire de l’autre avant soi.

Chaque civilisation humaine jusque- là avait établi comme point de parachèvement l’éthique et la morale et non la performance et l’efficience. Les réalisations d’une civilisation millénaire comme la Chine peuvent-elles s’expliquer en dehors des notions confucéennes de ‘Li ‘et de ‘Ren’ ? La notion de Ren, pierre angulaire de la mentalité chinoise est proprement édifiante. L’idéogramme ‘Ren’ se compose de deux éléments graphiques, l’un représentant un être humain et l’autre représentant le chiffre deux.
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La notion de ‘Ren’ définit donc les règles de l’altérité fondées sur la bienveillance, la réciprocité et la droiture. La notion de ‘Li’ quant à elle, vient compléter par l’action appropriée, l’inclination morale établie par la notion de ‘Ren’. La civilisation musulmane fut également une autre illustration de ce mariage entre civilisation et civilité avec la notion de ‘adhab’ qui est au cœur même de l’éthique musulmane. La notion de ‘adhab’ établit une prédisposition morale à la courtoisie et à la générosité que vient compléter une étiquette exhaustive allant des bonnes manières, au protocole des repas.

Mais aujourd’hui, la liberté, la liberté sans entrave, la liberté de s’affranchir du respect et de repousser à tout crin la sphère de l’individu pour réduire la loi au simple arbitrage des intérêts particuliers constitue la pierre angulaire du type de société vers laquelle tendent toutes les nations du monde. Et il faudra bien appeler cela le progrès !

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Mais qui est donc l’homme de Vitruve?

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L’homme de Vitruve de Léonard de Vinci.

Au-delà de la question des proportions anatomiques idéales, on trouve dans l’homme de Vitruve de Léonard de Vinci, un enseignement ésotérique, mobilisant certains archétypes universels fondamentaux. Livrons nous donc à une analyse plus approfondie du symbole afin comme disait le grand métaphysicien Ibn Arabî «de dissocier l’écorce du noyau et l’apparent du caché ».

Examinons donc le premier archétype qui est symbolisé par le carré. Cette figure géométrique illustre la stabilité et la matière. Les quatre cotés représentent l’Homme limité dans une réalité finie, l’Homme basant son raisonnement sur les données sensibles ou rationnelles, en somme l’homme contemporain dont l’esprit est dominé par la raison, le calcul, la prévision et l’évaluation.
Tackh USHTE grand chef amérindien définissait d’ailleurs le cadre comme le symbole fondamental de l’homme blanc: «Le cadre de sa maison, des buildings où sont ses bureaux, avec des murs de séparation. Partout des angles et des rectangles : la porte qui interdit l’entrée aux étrangers, le dollar en billet de banque, la prison. Les rectangles, ses angles, un cadre. De même pour les gadgets de l’homme blanc – boîtes, boîtes et encore boîtes – téléviseurs, radios, machines à laver, ordinateurs, automobiles. Toutes ces boites ont des coins, des angles abrupts – des arêtes dans le temps, le temps de l’homme blanc, ses rendez-vous, le temps de ses pendules, ses heures de pointe – c’est ce que les coins signifient à mes yeux. Vous êtes devenus les prisonniers de toutes ces boîtes. » Affirmait-il.

Et l’on oppose traditionnellement au carré, le cercle, symbole reflétant l’infini, l’idéal, l’unité et la perfection. Car l’homme contenu dans le cercle est celui qui a transcendé la matière par la réalisation spirituelle. L’homme dans le cercle est celui qui a consommé l’union avec sa part divine ou cosmique, à laquelle il ne retourne qu’en abandonnant son individualité. Car le cercle est la figure géométrique des corps stellaires qui composent l’Univers. Toutes les formes de vie sont abritées dans le cercle, cercle tellurique de la terre d’abord puis cercle physiologique de l’utérus qui imprime au fœtus sa position arrondie. L’homme nouveau, apte à la renaissance est donc celui capable d’échapper à la finitude et aux contraintes liées au monde de la corruption et de la génération qu’est le monde de la matière. Il devient capable d’échapper aux limitations de temps et d’espace lorsqu’il s’élève au-dessus de sa conscience individuelle pour rejoindre la conscience cosmique qui englobe toute autre forme de conscience.

Symbole alchimique par excellence, l’homme de Vitruve tente de réaliser l’union du ciel (cercle) et de la terre (carrée) grâce au passage du rationnel au transcendant pour ainsi établir un équilibre entre ces deux principes opposées. Il réalise ainsi une renaissance et l’avènement de l’homme nouveau, l’Homme universel. Cet homme universel revient à l’androgynat primordial puisqu’il transcende la dualité des couples terre/ciel, féminin/masculin et passif/actif.

D’autre part la posture de l’homme de Vitruve nous rappelle celle de Jésus sur la croix. Léonard de Vinci ne tentait-il pas en soulevant cette énigme de nous initier à la symbolique hermétique de la crucifixion ? Le Christ cloué à la croix symboliserait ainsi l’homme aliéné à la matière qui ne peut se libérer de celle-ci que par une mort à lui-même, extinction de la conscience inférieure et individuelle, pour renaître à nouveau en tant que fils de Dieu lui-même.

La question qui se pose maintenant est : De quelle manière peut-on passer du carré au cercle ? En d’autres termes comment résoudre la quadrature du cercle ? La résolution de la quadrature du cercle est un problème qui hante les mathématiciens depuis l’antiquité ; de quelle manière construire un carré et un cercle de surface équivalente en tenant compte du nombre irrationnel π ? Ce problème n’a jamais été résolu en raison de la transcendance de π. Ce qui nous amène à nous éloigner de la perspective géométrique et algébrique pour tenter de résoudre le problème sous un angle nouveau.

Adoptons une approche symbolique du problème. Quel symbole pourrait réaliser la synthèse du carré et du cercle ? Comment faire en sorte que le carré devienne un cercle ? La réponse qui s’impose est « Grâce au mouvement ! »

Et le symbole du carré en mouvement est le swastika.
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Le swastika est un carré en rotation autour d’un centre immobile. Il est tout à la fois, un symbole antique mésopotamien, chrétien, byzantin, celte, hindouiste et bouddhiste. Il représente le feu central, la lumière primordiale, les quatre éléments, les quatre forces primordiales et les quatre points cardinaux. Ce symbole renvoie également à la roue solaire dont le mouvement génère la lumière originelle, il est le symbole cosmique de la transcendance.
On peut également relever que roue mais aussi cercle se dit ‘chakra’ en sanscrit. C’est le nom des sept centres énergétiques du corps ; le coccyx, le sexe, le nombril, le cœur, la gorge, le front et la fontanelle. Mises en mouvement, ces sept roues ouvrent la porte des sept cieux qui conduisent à l’autoréalisation.

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On peut donc conclure que l’homme de Vitruve de Léonard de Vinci définit à la fois les proportions anatomiques idéales du corps humain mais également la manière d’atteindre la plénitude de l’âme. Il est en cela le symbole de l’homme complet. Après tout «Mens sana in corpore sano » n’était-elle pas la devise de la renaissance ?

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La mort du désir dans le monde moderne

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Illustration des métamorphoses d’Ovide. Peinture baroque du XVème siècle.

Thanatos aura fini par vaincre Éros! Si les grecs de l’antiquité se gardaient d’invoquer et de nommer le fils de Nyx déesse de la nuit, il semblerait que l’homme moderne lui voue son existence entière. Et comment dira-t-on l’homme moderne pourrait-il vouer un culte au dieu de la mort quand il mène sa vie comme s’il n’allait jamais mourir?

Si l’homme d’aujourd’hui ne se prépare plus à la mort dans tous les actes de la vie quotidienne à l’instar des civilisations antiques, il n’en demeure pas moins habité par la perspective aigüe et glaçante de sa contingence et de sa dégénérescence programmée. Car depuis le berceau, l’existence entière se résume à une fuite en avant. Tous les âges de la vie ne revêtent pas la même crucialité et une perspective de renouveau comme l’admettaient les anciens qui avaient une vision cyclique du temps, pour l’homme moderne et sa vision linéaire du temps, la seule perspective est celle de la fuite en avant et de la putrescibilité. D’où une conscience aigüe du caractère éphémère, illusoire et même absurde de l’existence humaine et une recherche effrénée d’immédiateté et de jouissance.

C’est donc en dégradant radicalement sa vision du temps, que l’humanité a ôté toutes ses armes au jeune et vibrant Éros et qu’elle s’est jetée d’elle-même dans les bras décharnés et crochus du terrible Thanatos. Puisque c’est en insufflant le désir et en ajournant perpétuellement le plaisir et la satiété que Éros inspiraient aux hommes la volonté de vivre. Par cette seule fulgurance propre au désir et libératrice de toutes les puissances créatrices, l’homme a toujours conjuré la mort. Mais dans la société contemporaine, Thanatos règne en maître et soumet les hommes à une recherche systématique de jouissance qui dirige tous les aspects de la vie et détermine le sens de chaque effort.

Ce qui génère un ensemble de comportements insensés tel que ; la reproduction systématique d’un acte passé générateur de satisfaction plutôt que l’exploration de comportements nouveaux, la primauté de l’efficience sur la qualité etc… Ces nouveaux plis intellectuels pouvant d’ailleurs expliquer la crise actuelle de créativité qui secoue tous les domaines artistiques. Mais cet état de fait, la victoire progressive de Thanatos sur Eros va dans le sens de l’histoire si l’on en croit les écritures védiques. Car de la même manière que la dégénérescence de l’homme est programmée, celle du cosmos l’est tout autant, dans cette correspondance parfaite entre le microcosme et le macrocosme qui est au cœur de tout enseignement initiatique. Selon la cosmogonie hindoue qui reconnaît quatre grands âges au sein d’un même cycle cosmique, nous nous trouvons actuellement dans le quatrième et dernier âge de notre cycle, l’âge du démon Kali. Age de la décadence par excellence, l’âge de Kali est aussi appelé l’âge noir car il est celui où les hommes ont rompu le plus totalement leur lien avec le ciel et sont le plus parfaitement plongés dans l’ignorance. La souffrance des êtres étant à son paroxysme, l’âge de Kali est également celui de la rédemption prochaine augurée par la destruction du monde connu, l’avènement d’un nouveau Bouddha et le retour de l’âge d’or.

On ne peut donc conclure que par cette comparaison cosmique : « L’heure la plus sombre est celle qui vient avant le lever du jour ».

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