La science est-elle artificielle ?

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La question sonne telle une saillie drolatique née de quelque esprit fantaisiste au cerveau empoussiéré de théories créationnistes mais elle fut posée en réalité par l’un des plus éminents mathématiciens et philosophes français du 20ème siècle : Henri Poincaré dans son ouvrage La valeur de la science*. Et la question ne pouvait être posée que par un esprit universaliste saisissant dans un élan global l’ensemble des domaines de la pensée, si tant est qu’il existe des domaines de la pensée. Car dans la lignée de philosophes universalistes tels que Aristote ou Descartes, Poincaré n’a pas borné sa pensée au seul domaine des mathématiques mais a déployé un jugement allant de la métaphysique à l’épistémologie afin de questionner les fondements même de la connaissance.

C’est ainsi qu’il en est arrivé à s’interroger sur la valeur que l’on peut accorder à la science. La science nous permet-elle vraiment de connaître le réel ? «Non! » répond Poincaré, aucune théorie scientifique ne peut prétendre nous apprendre ce qu’est la chaleur, l’électricité ou la vie, elle ne peut nous en offrir qu’une image grossière et caduque car toute théorie ne fait qu’habiller le réel avec un discours. Ainsi le but de la science n’est pas de nous faire connaître la véritable nature des choses mais simplement d’étudier les rapports des choses pour en dégager des conventions et des lois. Ces conventions et ces lois nous serviront ensuite de règle d’action afin que nous puissions modifier le réel. Poincaré distingue dans ce but, le fait brut du fait scientifique. Le fait scientifique est le langage propre au scientifique dans lequel il décrit les rapports des choses quand le fait brut est l’évènement du réel. Le fait scientifique en cela qu’il n’est que convention et langage est donc par définition artificiel. Ainsi entre deux faits bruts A et B par exemple le mouvement d’un astre A et celui d’un astre B dans l’espace, la théorie de la gravitation de Newton introduit un intermédiaire abstrait, fictif et impalpable qui est l’entité ‘gravitation’.

On est alors très tenté de conclure que le scientifique se contente simplement de discourir sur le réel en y appliquant un langage de son cru sans pour autant percer la réelle nature des choses. « Oui » dit Poincaré mais le discours du scientifique lui permet d’élaborer des lois qui sont valables en cela qu’elles peuvent se vérifier par l’expérience et partant de là servir de règle d’action. Ainsi « le phosphore fond à 44° » est une loi maintes fois vérifiée par l’expérience et qui sert de règle d’action dans l’industrie de la pyrotechnie. Seulement, comme le fait scientifique n’est en réalité que le langage dans lequel, le scientifique exprime et catégorise la réalité, si l’on venait un jour à découvrir un corps qui possède toutes les propriétés du phosphore sauf le point de fusion, on attribuerait à ce corps un autre nom que phosphore et partant de là, la loi serait quand même sauve. Fatal écueil, auquel Poincaré échappe en admettant que si la science ne permet ni de connaître le réel, ni d’établir des règles d’action qui se vérifient à chaque fois, elle est utile néanmoins comme moyen de connaissance. C’est donc à cette fin, que s’établit la science, faire progresser la connaissance!

Où trouve-t-on encore l’humilité d’un esprit cardinal comme celui d’Henri Poincaré qui admettait si volontiers l’indigence de l’esprit humain face au réel, lorsqu’aujourd’hui nous sommes volontiers portés à croire que notre esprit est en mesure de le maîtriser? En témoigne la tragédie actuelle qui se joue à Fukushima, échelle de risques, enceinte de confinement et taux légal de radioactivité ne viennent pas à bout d’un drame humain qui révèle notre impuissance ontologique à maîtriser la réalité. Impuissance qui si elle nous avait inspiré un semblant d’humilité nous aurait ouvert les yeux sur les menaces d’une technologie qui met en danger toute la chaîne du vivant et que l’on ne prévoyait de dominer qu’à la grâce de notre capacité de prédiction, d’évaluation des risques et d’analyse qui vaut ce qu’elle vaut face à la réalité, c’est-à-dire pas grand-chose. L’astrophysicien Hubert Reeves affirmait il y’a peu après son revirement spectaculaire face au nucléaire : « Le nucléaire est une technologie pour les anges ». Et hélas nous ne sommes que des hommes !

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* Henri Poincaré « La Valeur de la science ». Editions Flammarion.

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