La civilisation aurait-elle chassé la civilité ?

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Confucius présentant le jeune Gautama Bouddha à Lao Tseu.

Civilité ! Un terme de nos jours si peu accolé à celui de progrès car entendons le bien, c’est à celui-ci que l’on se réfère quand on avance le mot civilisation. Le progrès et sa cohorte de vertus quantitatives: croissance, évolution, profit et bénéfice, dont l’exponentialité seule garantit le mérite. Car après tout, ce qui croît ne peut être que bénéfique. Mais quand donc le progrès s’est-il substitué à la civilisation? Quand fut-il admis que l’accès au confort matériel était la plus haute expression du génie humain ? Sans doute à partir du moment où l’on a commencé à déconsidérer ce qui dans l’être humain n’était ni appréhendable par les sens, ni par la raison et dont l’essor de la psychanalyse au siècle dernier n’a constitué que la timide tentative de ne pas réduire complètement l’homme à sa plus simple expression anatomique.

Car à partir de l’instant où l’on a admis qu’il suffisait de créer les conditions matérielles de préservation et d’épanouissement du corps physique pour parler de progrès, les avancées de la médecine et l’essor de la consommation ont jeté les fondements de notre pacte civilisationnel. Et si l’on se base sur ces seuls aspects, on peut certes affirmer que nous sommes une civilisation avancée au regard des civilisations qui nous ont précédées. Et pourtant notre société est-elle réellement civilisée ? A ce stade, il nous faut quand même relever un aspect fondateur de notre société qui paraît pour le moins antinomique si ce n’est inconciliable avec la notion de civilisation : l’individualisme effréné. Comment peut-on établir comme moteur d’une civilisation, l’individualisme, puisque par définition la civilisation est l’ensemble des interactions entre individus qui génère des conventions, des mœurs et des us, tendant par leur raffinement et leur complexité à l’instauration d’un idéal ? Ne vivons-nous donc pas en contradiction totale avec l’idée même de civilisation en basant notre société sur l’individualisme ?

Parlons maintenant de barbarie puisque c’est celle-ci que l’on oppose à la civilisation. La barbarie ne devient-elle pas le lot d’une civilisation qui tend dans son entier à la seule préservation des libertés individuelles et des intérêts particuliers qu’elle place au-dessus de toute concorde universelle ? Car enfin quel est l’aboutissement de tout cela ? La compétition de tous contre tous ! Fondement de la barbarie, barbarie que l’on peut espérer soulagée par une quelconque main invisible qui viendrait comme une ombrelle au-dessus du chaos. Cette compétition effrénée entraîne de fait une société de la déloyauté et de la tromperie systémique. Pourquoi donc être loyal puisqu’il ne s’agit que de préserver son intérêt particulier ? Ainsi dans les limites de plus en plus lâches de la légalité, le producteur aura tout loisir de tromper le consommateur, le politique de tromper l’électeur et l’individu de spolier son semblable. Dans la règle du chacun pour soi, il n’existe pas de place pour la civilité qui trouve sa réalisation dans la préservation de l’intérêt de son vis-à-vis, c’est à dire de l’autre avant soi.

Chaque civilisation humaine jusque- là avait établi comme point de parachèvement l’éthique et la morale et non la performance et l’efficience. Les réalisations d’une civilisation millénaire comme la Chine peuvent-elles s’expliquer en dehors des notions confucéennes de ‘Li ‘et de ‘Ren’ ? La notion de Ren, pierre angulaire de la mentalité chinoise est proprement édifiante. L’idéogramme ‘Ren’ se compose de deux éléments graphiques, l’un représentant un être humain et l’autre représentant le chiffre deux.
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La notion de ‘Ren’ définit donc les règles de l’altérité fondées sur la bienveillance, la réciprocité et la droiture. La notion de ‘Li’ quant à elle, vient compléter par l’action appropriée, l’inclination morale établie par la notion de ‘Ren’. La civilisation musulmane fut également une autre illustration de ce mariage entre civilisation et civilité avec la notion de ‘adhab’ qui est au cœur même de l’éthique musulmane. La notion de ‘adhab’ établit une prédisposition morale à la courtoisie et à la générosité que vient compléter une étiquette exhaustive allant des bonnes manières, au protocole des repas.

Mais aujourd’hui, la liberté, la liberté sans entrave, la liberté de s’affranchir du respect et de repousser à tout crin la sphère de l’individu pour réduire la loi au simple arbitrage des intérêts particuliers constitue la pierre angulaire du type de société vers laquelle tendent toutes les nations du monde. Et il faudra bien appeler cela le progrès !

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4 commentaires à “La civilisation aurait-elle chassé la civilité ?”


  1. 0 sir Vladimir Freak 27 juin 2011 à 11:45

    Votre article me fait penser à un ouvrage de Michéa sur Orwell (je ne sais plus si c’est dans « Orwell Anarchiste-Tory » ou dans « Orwell Educateur ») où il soulignait l’importance qu’accordait Orwell à la politesse. Il y a bien entendu, quelque chose de culturelle là-dedans (Orwell étant anglais…), mais je suis de ceux qui pense qu’effectivement la « civilité » est un signe important de l’avancée ou non véritable d’une civilisation. Alors bien sur, je ne parle pas des simagrées d’une certaine bourgeoisie (qui servent à cacher la laideur de leur âme), je parle de la politesse et de la civilité véritable du quotidien, qui consiste à s’adresser avec politesse et respect aux gens (même aux inconnus, même aux flics qui me demandent mes papiers), à entretenir des bonnes relations de quartiers, à tenir les portes pour les gens qui nous suivent dans les lieux publics et à sourire, d’un sourire franc, d’un sourire vrai.

  2. 1 Le scribe 29 juin 2011 à 11:12

    Je suis d’accord avec vous, la façon dont s’exercent les rapports humains sont a mon sens la meilleure manière d’évaluer une civilisation, alors que nous nous attachons aujourd’hui principalement au patrimoine matériel (monuments, prouesses technologiques…)La civilité est certainement la première chose qui se perd dans une société individualiste.

  3. 2 Bukowski 5 juil 2011 à 15:05

    Il me semble qu’il existe une confusion ici: l’individualisme n’est pas de l’égoïsme. C’est une théorie qui trouve une de ses bases dans l’humanisme de la renaissance. Il s’agit de changer de perspective et de baser l’ensemble de la réflexion sociétale non plus sur la société elle-même (càd répondre à la question : que veut la société?), mais sur l’individu (car la société est constituée d’individus qui oeuvrent pour un objectif commun -caché ou non, une idée de société -visible de tous ou non etc…). Il me semble donc que nous pouvons être civils tout en étant individualistes car de toutes les manières la « liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres ».

    Après, on peut parler des dérives de l’individualisme qui devient de l’égoïsme. Mais tout système/idée/concept a ses dérives.

    Ensuite, si je peux me permettre, il y’a trop de généralités. J’ai l’impression que vous parlez de quelque choses sans forcément en connaître la teneur. Par exemple : « Chaque civilisation humaine jusque- là avait établi comme point de parachèvement l’éthique et la morale et non la performance et l’efficience. » Comment pouvez-vous l’affirmer? La civilisation chinoise et musulmane ne constituent pas les seules civilisations ayant existé sur terre. Et surtout, il s’agit simplement d’un point de vue personnel qui privilégie le mythe de l’âge d’or. Avant c’était pas mieux et aujourd’hui c’est pas pire.

    A mon sens, à mon très humble avis, on ne compare pas les mêmes choses tout au long de cet article. Lorsque vous évoquez les civilisations passées, vous parlez d’idées fondatrices, presque de concepts de civilisation, alors que pour la société actuelle, vous parlez plutôt de choses pratiquo-pratiques, que l’on vit tous les jours. Or aujourd’hui, il existe un fondement de la société, nous ne sommes pas tous pourris, ni tous gérés par l’appat du gain, il y a des gens bien et des gens pas bien mais c’est quelque chose qui a toujours existé. Sinon comment expliquer que les civilisations anciennes aient pu laisser la place à la civilisation actuelle?

  4. 3 Le scribe 5 juil 2011 à 16:48

    BUKOWSKI, merci pour votre contribution qui me permets d’éclairer certains points que l’article a simplement effleuré. Vous distinguez à raison « individualisme » et « égoïsme » et affirmez que l’un n’entraîne pas nécessairement l’autre puisque tous ne sont pas déloyaux dans la société individualiste comme tous ne sont pas courtois dans la société non individualiste. Certes, mais il s’agissait ici pour moi de noter la contradiction ontologique qu’il y’a à parler de civilisation quand on établit comme moteur de la société l’individualisme, c’est à dire le contraire de la contribution collective à un idéal.

    Les théories des libéraux et notamment celle d’Adam SMITH qui stipule qu’en ne recherchant que son gain personnel, on concoure à l’intérêt général, sont à mon sens parfaitement vides de sens et montre leur nocivité dans la débâcle dramatique qui secoue la finance internationale aujourd’hui. Il ne s’agissait pas pour moi de questionner la morale des uns et des autres mais de m’interroger sur les paradigmes moraux que crée l’individualisme dans la société d’aujourd’hui et qui s’impose de fait à tous, bons ou mauvais bougres. Car même si vous êtes la personne la plus courtoise au monde, l’argent que vous épargnez peut servir à spéculer sur des aliments de première nécessité et mettre ainsi en danger la sécurité alimentaire de beaucoup. Vous agissez donc contre l’intérêt des autres simplement en contribuant à un type de société.

    Des situations comme la mise en danger de l’ensemble du vivant par le maintien d’une énergie comme le nucléaire qui ne va dans l’intérêt que de quelques uns en est un autre exemple. Un drame comme Fukushima n’est possible que dans une société où l’intérêt particulier prime atrocement sur l’intérêt général.

    Vous relevez également que je reste dans la généralité en affirmant que toute civilisation humaine avait établi jusque là comme point de parachèvement la morale et l’éthique, plutôt que l’efficience. C’est une formule très vague, j’en conviens, mais ce que je voulais souligner par là, c’est le virage intellectuel qu’a opéré l’industrialisation et le taylorisme dans les mentalités occidentales et qui s’est accéléré avec la tertiarisation de l’économie; standardisation, efficacité et mécanisation se sont imposées comme des valeurs cardinales.

    De tels travers n’ont affectés aucune autre civilisation avant celle-ci et l’on ne peut nier que l’organisation sociale de civilisations comme la Chine, le Japon avant l’ère Meji, les peuples amérindiens, les royaumes africains de Songhai, Ashanti ou du Mali, la civilisation égyptienne ou gréco-romaine étaient avant tout basées sur une complémentarité des classes sociales orientée vers un idéal de transcendance spirituelle.

    Vous avez raison de dire que je privilégie le « mythe » de l’âge d’or qui selon moi ne relève absolument pas du mythe et c’est l’objet même de ce blog que de traiter de l’inversion des valeurs dans la société contemporaine. A ce sujet et sur la décadence de la société et l’âge de fer, vous pourrez utilement consulter les thèses du grand métaphysicien français, René Guénon et notamment son ouvrage « Le règne de la quantité et les signes des temps ».

    Bien cordialement.

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